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new york central park ©emmanuelle k.       


Le jour tombait, calme, sur elle et lui...
Leurs corps, las de sentir, se faisaient liquides. Ils ne désiraient rien que la transparence, voir la surface de l’eau, d’en dessous...
Echapper au miroir, enfin.

Et lorsque tout bougea ils glissèrent, aquatiques, l’un contre l’autre, dans la clarté défaite du jour.
Ils ne comptaient pas le vertige.

Puis ce fut le silence.
Une seconde d’un silence énorme...
Imaginez une ville entière, arrêtée, suspendue, comme une question idiote mais très embarrassante.
Le temps de se reprendre, comme si de rien n’était.
Mais tout de même, ce silence là, ce jour là, fut bien la preuve que tout avait bougé.

La culpabilité flottait sur bien des têtes.
Et pourtant, il n’y eut pas d’explication.

A une exception près. À ce moment précis, quelque part dans la ville, Antoine, un enfant de sept ans, vivait une drôle d’aventure.
Penché à sa fenêtre il contemplait un étrange personnage qui chevauchait le toit de la maison d’en face.
Tranquillement assis là, il jouait avec ses mains. Ou plutôt, les faisant voleter tout autour de sa tête, il semblait converser avec elles.

Curieuse conversation, parlant une drôle de langue : une langue-musique…
De petits cris très vifs - de haut en bas très vite - coupés d’éclats de rire et de plaintes très douces avec, par ci par là, de grands silences où le bonhomme semblait écouter quelque chose.
De drôles de grands silences.
Comme une chose neutre et vide. L’absence totale du moindre son.
Cela étourdissait.
Quand les bruits revenaient ils étaient comme tout neufs, d’une précision incroyable.
C’était très agréable.

Et ce brouillard étrange qui empanachait tout ! Ça faisait très joli.

Il y eut encore un silence, comme un grand vide.

Mais, cette fois, au coeur de ce vide, comme venu de très loin, surgit un bourdonnement sombre, une musique sourde et rouge qui évoqua immédiatement pour Antoine ce nid d’insectes, muré dans de vieilles pierres contre lesquelles on avait posé son oreille, un jour, il y a très longtemps.

Cela lui avait fait très peur; comme une intimité terrible, un contact direct avec un espace immense et invisible, caché dans le secret d’une autre dimension.
C’était comme s’écouter l’intérieur.

Et maintenant, là, cette vibration intense et affairée, c’était la même chose. C’était habité et vivant, hanté par le battement de son coeur et balayé du souffle lent de l’air qu’il respirait.
Antoine était tout absorbé. Les yeux fermés, il écoutait.

Et de s’entendre ainsi l’intérieur le fit se sentir peu à peu tout flottant, ouateux, fondu, léger comme une plume.
Il volait.
L’appui de la fenêtre n’existait plus et Antoine se sentit planer, puis, très lentement, tomber, tout droit, sans avoir peur du tout.
Il était rond, transparent, très confortable en quelque sorte et porté...
Cela dura le temps de plein de battements de coeur.

Puis, brutalement, il sentit de nouveau contre lui l’appui de la fenêtre.
Il ouvrit les yeux, effaré.
Il n’y avait plus personne, le toit de la maison d’en face était vide, quant à lui-même, Antoine, il n’avait pas bougé.

Quelques heures plus tard, au dîner, le récit que lui fit son fils inquiéta bien un peu le maire de notre ville. Cette histoire de silence, de brouillard, de bonhomme sur un toit... N’avait-il pas, lui aussi, et à peu près à la même heure, ressenti un singulier malaise et n’avait-il pas vu ses propres collaborateurs, qui s’essuyer le front, qui se lever brusquement, très pâle ou s’aggripper à la table du conseil des deux mains et tout le monde, enfin interroger furtivement l’assemblée du regard ?
Il n’y avait pas eu entre eux d’explications, c’était là l’essentiel.

Mais cette histoire d’enfant...
«Rêveries et rodomontades !» trancha le père d’Antoine, qui était aussi notre maire et aimait bien les mots savants. Si quelque chose s’était passé, on le ferait fait savoir en haut lieu !
Ne pas se tromper d’importance surtout, c’était ça l’important !
Et le tout se noya dans une affaire de tout-à-l’égoût bien plus indispensable.

Mais, la même nuit, le même maire changea d’avis...