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Puis ce fut le silence.
Une seconde d’un silence énorme...
Imaginez une ville entière, arrêtée, suspendue, comme une question idiote mais très embarrassante.
Le temps de se reprendre, comme si de rien n’était.
Mais tout de même, ce silence là, ce jour là, fut bien la preuve que tout avait bougé.

La culpabilité flottait sur bien des têtes.
Et pourtant, il n’y eut pas d’explication.

À ce moment précis, quelque part dans la ville, Celia, une enfant de sept ans, vivait une drôle d’aventure.
Penchée à sa fenêtre elle contemplait un étrange personnage qui chevauchait le toit de la maison d’en face.
Tranquillement assis là, il jouait avec ses mains. Ou plutôt, les faisant voleter autour de sa tête, il semblait converser avec elles.

Curieuse conversation, parlant une drôle de langue : une langue-musique…
De petits cris très vifs - de haut en bas très vite - coupés d’éclats de rire et de plaintes très douces avec, par ci par là, de grands silences où le bonhomme semblait écouter quelque chose.

De drôles de grands silences. Une chose neutre et vide. L’absence totale du moindre son.
Cela étourdissait.
Quand les bruits revenaient ils étaient tout neufs, d’une précision incroyable.
C’était très agréable.

Et ce brouillard étrange qui empanachait tout ! Ça faisait très joli.

Il y eut encore un silence, comme un grand vide...

Mais, cette fois, au coeur de ce vide, venu de très loin, surgit un bourdonnement sombre, une musique sourde et rouge qui évoqua immédiatement pour Celia ce nid d’insectes, muré dans de vieilles pierres contre lesquelles on avait posé son oreille, un jour, il y a très longtemps.

Elle avait eu très peur ! Intimité terrible, ce contact direct avec un espace immense et invisible, caché dans le secret d’une autre dimension... C’était s’écouter l’intérieur...

Et là, maintenant, cette vibration intense et affairée, c’était la même chose. C’était habité et vivant, hanté par le battement de son coeur et balayé du souffle lent de l’air qu’elle respirait.
Celia était toute absorbée. Les yeux fermés, elle écoutait.

Et de s’entendre ainsi la fit se sentir peu à peu toute flottante, ouatée, fondue, légère comme une plume.
Elle volait.
L’appui de la fenêtre n’existait plus. Celia se sentit planer, puis, très lentement, tomber, tout droit, sans avoir peur du tout.
Elle était ronde, transparente, très confortable en quelque sorte et portée...
Cela dura le temps de plein de battements de coeur.

Puis, brutalement, elle sentit de nouveau contre elle l’appui de la fenêtre.
Elle  ouvrit les yeux, effarée.
Il n’y avait plus personne, le toit de la maison d’en face était vide, quant à elle-même, Celia, elle n’avait pas bougé.

Quelques heures plus tard, au dîner, le récit que lui fit sa fille inquiéta bien un peu le maire de notre ville.
Cette histoire de silence, de brouillard, de bonhomme sur un toit...
N’avait-il pas, lui aussi, et à peu près à la même heure, ressenti un singulier malaise et n’avait-il pas vu ses propres collaborateurs, qui s’essuyer le front, qui se lever brusquement, très pâle ou s’aggripper à la table du conseil des deux mains et tout le monde, enfin interroger furtivement l’assemblée du regard ?
Il n’y avait pas eu entre eux d’explications, c’était là l’essentiel.

Mais cette histoire d’enfant... Étrange tout de même.
Un agacement le prit :

           - Rêveries et rodomontades !
trancha le père de Celia, qui était aussi notre maire et aimait bien les mots savants.
Si quelque chose s’était passé, on le ferait fait savoir en haut lieu !
Ne pas se tromper d’importance surtout, c’était ça l’important !
Et le tout se noya dans une affaire de tout-à-l’égout bien plus indispensable.

Mais, la même nuit, le même maire changea d'avis...