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Il était une fois un jeune homme comme tout le monde.
Tellement comme tout le monde qu'on ne le voyait pas.
Dans notre ville, les gens lettrés disaient de lui qu'il était... anodin... Les autres ne disaient rien ou ... Bof !... lorsqu'on insistait.
De toutes façons chacun vivait sa vie et Dieu sait si cette chose vous prend tout votre temps.

Il n'y avait, dans notre ville, que les enfants et les vieillards pour s'étonner des choses. Les uns par découverte les autres avec regrets... Mais ça semblait normal et personne n'y prêtait attention.
"On avait bien le temps de découvrir et on aurait bien le temps de regretter", voilà pour la morale communément admise.
Quant à ce qui allait de travers, il y aurait toujours des explications.

On s’occupait. Tellement, très fort, le plus possible... D’abord tout seul. Ensuite les uns les autres. Il y avait tant à faire pour exister, être vu, ne rien rater, qu’on n’avait plus le temps de Rien…

Si bien qu’un jour, quand ce jeune homme disparut, personne ne s’en aperçut.

Et, sans y prendre garde, on l’oublia.

 

À l’exception peut-être de cette vieille dame qui fut la seule à s’étonner d’un parfum de printemps, très insolite à cette époque de l’année et de ce jeune homme aussi joli qu’étrange qu’elle avait croisé et qui riait tout seul.

Une sorte de joie lui était venue à le voir rire et elle avait souri, contente.

C'était rue de la Chance, une rue qu’elle empruntait toujours pour rentrer chez elle.
"On ne sait jamais" disait-elle.

 

C’était très peu de jours, très peu de temps vraiment avant que "ça" se passe.

Et c’était ce parfum...

Le même parfum flottait le jour où tout bougea.

Bien sûr, beaucoup, la majorité, soutint que rien n'avait bougé.
Il n'y avait d'ailleurs aucune explication.

Mais ce jour là, cependant, tout bougea.

L'espace d'une seconde, parfaite, impondérable, l'air trembla, brouillant toutes les lignes, noyant les perspectives
pourtant courtes des rues, créant l'absence vivante, immédiatement palpable, de toute sécurité visuelle.

Dans la ville, ce fut la stupeur.
Chacun crut - ce fut si bref - que c'était de sa faute.

Quelques enfants trébuchèrent, tombèrent mais rebondirent aussitôt comme de petites balles souples et la majorité d'entre eux, ravis, attendirent sur leur derrière que "ça" recommence...
Quant aux vieillards ils s'accrochèrent fermement où faire se pouvait, croyant - et sans partage - que c'était le début de la fin.

Seuls quelques amoureux ne s’aperçurent de rien… Ils étaient dans une autre histoire, une autre dimension.
Le jour tombait, calme, sur elle et lui...
Leurs corps, las de sentir, se faisaient liquides. Ils ne désiraient rien que la transparence, voir la surface de l’eau, d’en dessous...
Echapper au miroir, enfin.

Et lorsque tout bougea ils glissèrent, aquatiques, corps contre corps, dans la clarté défaite du jour.
Ils ne comptaient pas le vertige.