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QUAND L'OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE
quatre recueils
*
-I- VERTIGE DE L'ÉCART
-II- LES BRUTES
-III- L'INDÉPENDANCE DU SOURIRE
-IV- LES CHEMINS DU DÉSIR

*
 

Comment cela a-t-il commencé?
Mai 1967.
Bordeaux.
Congrès de la Fédération Anarchiste.
Il me souvient de mon ami Loïc Le Reste.
Loïc gardait, tout près de moi, l’accès des tribunes où, Bakounine
* d'une main et rien de l'autre, je tenais un discours que je savais insupportable pour un public majoritairement déchiré par de vieilles querelles dont nous n'avions que foutre.

Lorsque je cessai de parler, le silence médusé qui avait accompagné mes paroles (fait rare en ces instances et donc à signaler) fut, après quelques secondes de suspension, brisé par des applaudissements aussi inconsidérés que les huées qui tentaient de les couvrir.

Nous quittâmes ce jour là - et ce congrès en particulier et la Fédération Anarchiste en général - en groupe et en chantant un des couplets de la “Chanson du père Duchesne” ** , lequel disait ainsi :

 “...Si tu veux être heureux, Nom de Dieu !
  Pend ton propriétaire
  Si tu veux être heureux, Nom de Dieu !
  Pend ton propriétaire
  Coupe les curés en deux, Nom de Dieu !
  Fous les églises par terre, Sang Dieu !
  Et l’bon Dieu dans la merde, Nom de Dieu !
  Et l’bon Dieu dans la mer-er-de...”

C’était très gai et nous étions heureux.

Notre sortie fut poursuivie par de nombreux militants qui, réveillés ou convaincus par notre saine insolence, ne voulaient ni nous perdre ni nous lâcher.
Mais c’était trop tard. Le jeu n’en valait plus la chandelle : “... Le vide de la Fédération Anarchiste et la manière dont ce vide se défend...
***  était une question qui n’avait plus pour nous le moindre intérêt.

Loïc, breton de Lorient et garde du corps de circonstance, avait vingt ans.
Il mourut par balles, quelques mois après, sous silence.
C’était mon meilleur ami.
Il y eut aussi cette rupture, avec l’homme que j’aimais.
Je pris d’autres chemins et signai mon exil.

Puis ce fut l’éclair, fulgurant, de mai 68 ****.

S’ensuivit une dérive d’à peu près quatre années entre utopie et délinquance, dérive qui exprimait, pour moi et mes compagnons d’alors, la seule dimension cohérente à la fin de non-recevoir radicale que nous opposions au monde qui nous était proposé.
A cette époque, la Fraction Armée Rouge réalisait exactement ce par quoi nous étions attirés ainsi que ce que nous portions en nous de désespoir.

Et puis, tout bascula. 

Je n’avais pas changé.
Mais j’étais en rupture.
A la fois déchirante et impérative, cette rupture était aussi inévitable qu’irréductible et ceci pour une simple raison : je voulais vivre.
Pas survivre, comme on me l’imposait d’un côté, celui de l’ordre établi; mais pas vivre non plus comme les circonstances mêmes de la lutte contre cet ordre (et leur morbidité) me le demandaient, de l’autre.
Je ne voulais ni entrer en servitude, ni vivre avec la peur.
Je n’étais pas une fiancée de la mort.
Je désirais la vie.

Une seconde fois je disparus.

De ce double exil vint la nécessité d'écrire, d'exprimer la nature de ce qui faisait de moi - au sein même de ma nouvelle existence - l’étrangère, la silencieuse, l'exilée.
Et j’invectivai l’invisible afin qu’elle ne meure pas, cette fille, d’une autre mort : celle de l’oubli

C’est ainsi que sont nés les textes qui composent les quatre recueils de “QUAND L’OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE”.

emmanuelle k.

* Bakounine, “La Liberté . Jean-Jacques Pauvert, Paris 1965.
**  La Chanson du Père Duchesne apparaît comme un anonyme en 1892. Ravachol la chantait en montant sur la guillotine le 11 juillet 1892 dans la prison de Montbrison. L'exécution interrompit Ravachol à la fin de l'avant-dernier couplet. On y retrouve, à travers la référence au Père Duchesne et à Marat, les revendications sociales des Enragés et des Bras-nus de la Première Révolution Française. Les travailleurs qui se dressent contre la société de classes y désignent encore leurs ennemis, voués à la lanterne, sous les seules figures traditionnelles du propriétaire et du prêtre..
***  revue “Internationale Situationniste” n°11. Paris, octobre 1967.
**** Le groupe auquel j’avais appartenu (j’en étais la seule femme) s’était logiquement dissous. Certains de nos camarades étudiants avaient formé à Nanterre le groupe des ENRAGÉS, qui eut - en accord et avec la collaboration de L’INTERNATIONALE SITUATIONNISTE - (nous étions en contacts étroits depuis février 67), l’influence que l’on sait au sein du premier COMITÉ D’OCCUPATION DE LA SORBONNE (14 au 17 mai), ainsi que du second (17 mai au 15 juin 68), dit Comité pour le maintien des occupations.
Lire René Viénet : “Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations”. Gallimard, coll. Témoins, Paris 4ème trimestre 1968.